Star du doublage ("Oui-oui", "Dragon-Ball Z"…), Brigitte Lecordier signe "La Réalité est énorme", une bande-dessinée autobiographique sur son enfance passée à la Porte Montmartre. Rencontre avec la comédienne romainvilloise, en lutte contre l’intelligence artificielle.

Catégorie : Culture

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Laëtitia d'Aboville

Pourquoi raconter votre enfance dans la « zone », symbole de la pauvreté urbaine aux portes de la capitale ?

Brigitte Lecordier : Ma maîtresse de CM2 voulait que je raconte mon enfance, car "les gens qui viennent d’un milieu défavorisé, comme toi, ne parlent pas. On ne raconte jamais leurs histoires". Quand j’ai commencé à écrire, il fallait que mon père soit vivant car son absence aurait peut-être faussé mon regard sur cette période. J’ai fini par trouver le fil rouge du récit avec la construction du périphérique (où j’ai pu faire du roller !) dans les années 1960. Et bien des années plus tard, la bande-dessinée est là, dessinée par Arcady Picardi venu de l’heroic fantasy et qui a apporté une patte onirique essentielle.

Vous avez un regard tendre sur Nénesse et Pouloute, une vieille dame de votre immeuble…

B.L. : Dans la Zone, j’ai croisé des gens effrayants, représentés comme des créatures monstrueuses dans la BD, mais surtout Nénesse, un clochard qui avait choisi sa vie. C’était une figure paternelle qui nous racontait des histoires insensées : il disait avoir connu Napoléon et le général de Gaulle. C’était un personnage (rires) ! Pouloute était une vieille dame d’Europe de l’Est, cultivée qui nous protégeait. Chez elle, tout était beau et raffiné. Le violon de son mari était accroché au mur. Elle aimait l’art, la musique… Ces adultes-là nous ont construits.

Êtes-vous nostalgique de cette époque ?

B.L. : Je ne voulais pas d’un récit larmoyant, sur la pauvreté. Nous étions sept dans un trois-pièces mais nous étions heureux. Dans notre immeuble HLM, tout le monde, d’origine diverse, vivait ensemble naturellement. Il y avait beaucoup de solidarité. Mon père, ouvrier chez Citroën, était un taiseux. Il avait vécu deux guerres et a été prisonnier pendant cinq ans. Comment se construire normalement après ça ? Avec ma mère, agent à la RATP, ils étaient convaincus que l’école pouvait sauver leurs enfants et les sortir de la "zone". Ils avaient raison : mon frère est cadre à la RATP, l’une de mes sœurs est chercheuse au CNRS, une autre professeure agrégée et une dernière créatrice d’épiceries bio. Et moi, je suis devenue comédienne.

Désormais star du doublage, vous menez un combat contre l’intelligence artificielle générative …

B.L. : Je n’ai rien contre l’intelligence artificielle en elle-même : elle peut être formidable pour la science ou la médecine. Mais elle est désastreuse pour les comédiens de doublage, menacés d’être remplacés par une machine sans âme. Nous demandons simplement un cadre légal : savoir où sont stockées nos voix, comment elles sont utilisées et empêcher qu’on nous remplace sans consentement. Les premiers touchés par IA, ce sont souvent les programmes jeunesse. On considère que les enfants ne verront pas la différence. J’ai passé ma vie à défendre des programmes de qualité pour la jeunesse : ça me met hors de moi.

Vous vous sentez soutenus par les pouvoirs publics (Brigitte Lecordier et ses amis du collectif Les Voix rencontraient la Ministre de la culture le lendemain de cet entretien NDLR) ?

B.L. : On échange avec eux et elles, la ministre, les député·e·s, les syndicats. Il y a une prise de conscience car derrière, il y a des milliers d’emplois en jeu : comédien·ne·s, directeur·rice·s artistiques, auteur·rice·s, ingénieur·e·s du son, adaptateur·rice·s. Le public aime la VF : 85 % des Français·e·s regardent les films ou les séries en version française. Ce combat contre l’IA dépasse le monde du doublage. Il concerne tous les artistes. Parce qu’au fond, la question est simple : quelle société veut-on construire ? Une société où les humains délègueraient peu à peu leur imaginaire, leur pensée et leurs émotions à des machines ? L’utilisation de l’IA pose également des questions éthiques. Utiliser la voix d’un comédien décédé, comme Alain Dorval, la voix de Stallone dans une bande-annonce de film il y a quelques mois, est-ce moral ?

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Un mot sur Son Goku, votre personnage fétiche de Dragon Ball Z, la série d’animation japonaise…

B.L. : Ce personnage est arrivé complètement par hasard dans ma vie. On m’a proposé de passer des essais pour ce petit personnage dont personne ne savait s’il était un garçon, un singe ou autre chose. Il est venu à moi quand j’ai senti l’énergie de la comédienne japonaise Masako Nozawa, dans la version originale. Quand j’ai rencontré celle-ci dix ans plus tard, j’ai réalisé qu’on avait la même vision du personnage. Goku, c’est une innocence permanente, très instinctive, une joie de vivre. Jamais je n’aurais imaginé que la série, créée il y a 40 ans, deviendrait un tel phénomène et qu’on m’en parlerait encore aujourd’hui. Quand plusieurs générations me disent : "Vous avez bercé mon enfance" ou "Je regardais Dragon Ball avec mon père", c’est très fort et émouvant pour moi.

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• À découvrir : "La Réalité est énorme" de Brigitte Lecordier et Arcady Picardi, 152 pages, éditions Dupuis.